jeudi, novembre 23, 2006

Le saut

Et si j'ouvre les yeux, je vois l'impossible. Il y a des choses comme ça, tout de suite, je les sais comme rayés de ma carte. Les jours de novembre, le soleil en halo, le téléphone qui ne sonne plus, tout m'apparaît comme une mince ligne qui me fuit. Certains l'appellent 'horizon'. Moi, 'l'impossible'. Le saut en est un autre exemple. Les jeunes filles le font à la corde, les garçons avec un ballon vers un anneau suspendu. L'intenable suspension, nos enfances écoulées dans la cour de récréation l'ont mise en pratique. Faire de ces milliers d'infimes moments comme un sourire rapiécé, piètre moquerie à l'attraction terrestre.

Le père de mon ami a appelé. Comme j'entends à travers les murs, je peux le raconter; mon ami lui parle de son travail, de sa copine, du chat qui habite ici, où nous l'avons trouvé. De ça et d'autres choses. C'est d'une beauté impossible. Car même le mot 'chat' , je dois le traduire. Mon père. Nous n'avons pas la même langue depuis toujours. Comme j'aimerais t'appeler, te réveiller cette nuit, te dire quelquechose. "Tu sais, il y a un chat sous mon lit".

samedi, novembre 18, 2006

Pain et amour

J'ai longtemps travaillé dans une boulangerie. Il y avait là un boulanger polonais ressemblant à un acteur jouant le rôle d'un boulanger polonais. C'était un homme dessiné à son métier, au corps calqué et rond comme la miche qu'il roulait avec sa paume. Sur les gâteaux d'anniversaire, il gravait avec une encre chocolaté les noms, d'une grâcieuse aisance, en laissant parfois une faute d'orthographe. Malgré ce temps près des fours, acheter un pain m'est encore toujours difficile, comme un moment d'égarement devenu presque familier. D'abord, la forme. Baguette, ficelle, épis, pistolet, belge, fougasse, fesses... et puis la farine comme second dilemne; blanche, blé, levain, seigle, ... j'opte parfois pour le multigrains pour les choisir tous.

L'amour est comme le pain. La vie de couple vient chercher à la même heure sa miche blanche, serrée sous son bras, sans question, sans conscience de sa chaleur maintenant éteinte.
je suis

mercredi, novembre 15, 2006

Le monde

Sur la rue Châteaubriand, on se lève tôt pour sortir le bac vert. Ou bien alors on s'en occupe la nuit avant d'aller se coucher. Ce matin, pluie de novembre toujours. J'en profite pour marcher un peu, attraper ma mine décoiffée dans les vitres d'automobiles garées. Les jours passés ont déposé sur le pavé des flaques, le promeneur se lie alors à ses lacets, le regard toujours en plongée. Une voisine sort en trombe des objets de toutes sortes, quelle journée triste pour l'abandon! J'attends qu'elle tourne le dos pour découvrir un petit trésor dans la boue. Je ne peux faire autrement. C'est un globe, un globe terrestre. Arrivé chez moi, je branche le cordon, et allume. Son ampoule brille toujours, une planète veille immobile maintenant dans mon salon. Le monde appartient à ceux qui se lève tôt, dit-on.


lundi, novembre 13, 2006

La main

J'y porte parfois une attention furtive. Car il s'en détache souvent une sensualité troublante, l'instant n'importe peu puisqu'on le crée à souhait, le matin dans le souterrain par exemple. Une main étrangère serrant un sac en cuir, à mes yeux d'étranger passager, sont ces doigts qu'on voudrait enlacer tendrement pour rien. Derrière le regard hagard se cache l'image d'un fruit exquis, et une honte aussi.

C'est que quelques années ont passé, sans que je ne sache comment les mesurer. Et nous étions toujours restés là, cette petite période d'avant la grande amitié. Sous la lumière berçante de la cuisinière, elle me la montre d'un air espiègle comme si nous étions enfants, qu'elle l'avait dénichée dans la cour d'école, ou volé à sa mère. Et ses yeux étincellent.

Regardes-ça...On a fait ça à l'Ile. Non, sans la famille, c'aurait été beaucoup trop cher.


Pourtant, je n'avais jamais pris le soin d'arrêter mes yeux sur ses mains, à elle. Le regret est fait un peu de ce genre de découvertes tardives. Celui d'un terrain devenu chantier ou d'une photo d'un proche perdu, toutes les choses qu'on aimerait avoir dites.

Ou comme cette petite bague à son annulaire ce soir.






dimanche, novembre 05, 2006

La vie selon Wikipedia

Il est rare de sortir des chemins battus d'Internet. Un soir, on peut chercher l'adresse d'un restaurant, la définition d'un mot étrange, peut être, avec plus de folie, on voudra savoir sur quelle latitude se trouve Machu Picchu. Par ennui, par habitude, par mégarde. On peut taper son nom, appuyer sur la toucher ENTER comme s'il s'agissait vraiment d'ouvrir une voie, de passer sous un arche et d'aller quelquepart. Rien n'y échappe, ou plus précisément, ce qui ne se retrouve pas sur la toile, n'existe simplement pas. Ce n'est pas le proverbe du peintre, c'est la vie devenue un moteur de recherche, comme une toile de désirs et de quêtes. Pourrais-je un jour googler le sens de la vie?

Wikipedia définit la vie: Life itself is a set of processes that are carried out by an organism causing it to survive. L'étymologie de triste en anglais, sad retrace les origines probablement à Saths du goth, pour plein, satisfait, tout comme du latin; satis, assez, satur, satisfait. Étrange.

Je suis bien un organisme dont plusieurs mécanismes me maintiennent en vie. Je suis en vie, je crois, mais le problème n'est pas là... Ma vie n'est qu'envies.

mercredi, novembre 01, 2006

Saison des pluies

Je connais moins de mots que j'ai de doigts. Pour être seul avec moi, je venais de naître par une fissure, à l'autre bout de la Terre. D'abord, apprendre à compter. Satu, doua, tiga... Noter sur le dessus de ma main le chemin du retour était la seule chose d'importance.... # 10, Jalan Tengkat Tung Shin en espérant me retrouver sous les pluies encore aujourd'hui. Et encore nos pieds frisonnent les premiers dans ces ruelles devenues rizières. En attendant sous une pièce de tôle sifflante, c'est un bonze que je vois m'approcher à petits pas et venir incarner l'éclaircie de son doux safran.

N'ai-je pas déjà visité ce coin de rue? ce marchand de fruits? ces vendeurs de films hollywoodiens? Peut-être. Parfois, tourner en rond réconforte. Tiens, un attroupement. Un gars est encerclé devant le 7-Eleven, la tête légèrement baissée, alors que des hommes en vestes de cuir gueulent et crachent à son visage. J'ai compris dans cette ville le timbre de l'injure avant celui des salutations.

Aux petites heures du matin, on se retrouve entre amis au nom de pays. Les français fument, l'irlandaise a les yeux irrités, la danoise se colle un peu sur moi. On pointe l'image des plats dans le menu et il y aura toujours cette drôle d'incertitude quand ils nous sont servis. La bière coule et nous aussi, tard dans la nuit et les néons, dans les traces d'une ville inconnue et tentaculaire. Quelle jour était-il? Quelle saison à la maison? On ne savait rien, rien du tout, comme une enfance qui retient le rideau de la nuit.



Kuala Lumpur - Novembre 2005