dimanche, octobre 29, 2006

Lueurs de Kuala Lumpur

Main Street n'a aucune air d'importance à Salt Lake City. Peu importe, il y a là une bouquinerie grand comme le monde, un café aussi. Le long des énormes bibliothèques est posé un rail sur lequel peut glisser doucement une échelle nous permettant d'aller chercher les livres hors de portée. J'ai peur de tomber ou être pris de vertige et choisis les petites tables rondes.

- Hi, I'd like a café au lait please.

- I'm sorry, what?

- Hum... cafe LATTE please?

- Oh, Yeah. Sure.

- ...

C'est confirmé, une fois de plus. Demander un café au lait, prononcé en français, ne mène à rien aux États-Unis, même s'il est vraiment écrit comme cela sur l'ardoise. Assis, je joue à regarder ces étudiants faire un travail que je connais bien, derrière le comptoir. La jeune femme, mon âge peut-être, a un regard d'une tristesse creuse, où d'un manque de sommeil sérieux. Je ne sais lequel choisir. Son rire apparaît comme de fragiles bateaux en papier sur l'écume. Tout à coup, elle chavire, et échappe un cri: GOD!! MY LIFE SUCKS! Je ne sais pourquoi. Ca m'a tellement fait du bien d'entendre ca. Non, je ne souhaite pas le malheur chez des inconnus. Peut être juste qu'on m'enlève un peu les mots de la bouche.

***
Rester assis pendant le générique d'un film étranger demeure un bonheur secret, là on s'étourdit, béat sous les noms d'une écriture chinoise qui tombent. C'est aussi un peu le confort d'un tendre anonymat, si on veut se dissoudre dans le creux de sa chaise avec la paume sur la joue. Mais vint cette touche sur mon épaule dans l'obscurité de la salle de cinéma. C'était là une infime seconde pendue dans le temps, sans même une parcelle d'envie de me retourner. Car cette douceur, cette presque chaleur à travers la laine de mon chandail disait déjà avec suffisance l'existence d'un moment passé, d'une connaissance égarée, d'un peu de sens. C'était beaucoup, un baume contre les dérives qui effacent lentement les souvenirs, trompent le calcul des plaies tracées dans l'écorce des jours seuls. J'aurais voulu qu'on me sache étranger dans toutes ces villes. Que cette errance soit exclamée aux regards de tous. J'aurais tant voulu que cette détresse et ce froissement aujourd'hui se déversent comme les orages d'été à Kuala Lumpur.

1 commentaire:

Pierre-Léon Lalonde a dit...

Parfois quelques gouttes valent mieux qu'une inondation...

T'as une sacrée plume.

Un baume...