mercredi, août 23, 2006

Le bossu

La fenêtre de la chambre regardait vers le sud-est. Au-delà des boisés interdits et derrière les rues désertées de banlieue s'étalait, comme repoussée aux limites terrestres, l'autoroute caressant les courbes fuyantes du fleuve. Mais la nuit, cette musique lui venait assez vague et il la déguisait à sa guise, pour écrire la partition de la mer du Nord ou celle du décollage d'un Boeing. Un peu de tout, car qui rêve vraiment à la trame des échos et des klaxons, aux cris égarés?

I could be nothing without you
Said the waves to the sand *


Ces douleurs douces au dos gênaient son sommeil. Ce n'était pas la foudre, rien qu'un léger engourdissement qui gagnait son corps conquis. En y repensant, ce n'était une 'douleur', plutôt un mal, oui, celui d'une absence. Une paume glissant comme une goutte sur sa peau, comment se souvenir? Il avait oublié ce qu'était de poser la main sur son ventre rond, et de tracer avec son pouce comme un compas une fine esquisse. Il y avait déjà eu sous mes doigts, comme dans un filet, les marées de ton souffle doux.

* Great Lake Swimmers

vendredi, août 18, 2006

Patience

J'ai voulu acheter un cahier pour y écrire, mais les lignes étaient trop foncées. Sur ces plages encore blanches elles s'étalaient comme les barreaux d'une cage. Comme le souffle du court moment libre, écrire se fait quelquepart entre une page toute blanche sans repère et une feuille lourdement rayée. Nous avions deux canaris à la maison. En revenant un soir après un voyage aux États-Unis, nous les trouvâmes tous deux couchés dans le fond de la cage, posée par terre. De froid ou de faim, les oiseaux ont dû crier toute notre absence jusqu'au dernier souffle. Comment avions-nous pu les oublier? Qui auraient pu les nourrir? Peu importe la saison, on ne peut attendre pour toujours.

vendredi, août 11, 2006

Sur le seuil

Il y a des choses que je ne peux croire. J'ai cogné chez lui et vis d'abord à travers la vitre un désordre évident. Le travail de porte à porte nous fait glisser sur des surfaces éphémères, le nom des fleurs, la couleur du paillasson, l'usure des souliers... Toujours trop peu d'indice, trop peu de paroles, trop peu de temps. Ce jeune couple qui coupe des tomates en sous-vêtements, cette femme seule qui écoute un concerto dans l'obscurité, des rideaux qui flottent sous la brise du mois d'août. Des tableaux d'une chaleur que j'envie un peu, car condamné sur le seuil même de l'intimité, la dure ligne entre le soi et l'ailleurs. Lui, son regard est d'une lueur qui parfois éclate comme une voix en cage. Je le sais qu'il tangue comme une silhouette qui veut tendre la main et me raconte.

C'était fou, tu ne sais jamais où tu pars, où tu es et puis voilà, tu descend d'un avion. On te dit de rien faire, de les laisser se tirer. Tu es en Bosnie, c'est l'année 1999. Puis, tu étais très près de cette fille, militaire comme toi. Tu me demandes d'essayer d'imaginer le plaisir d'un confort, d'une intimité si fort car si loin de chez toi. On allait se voir le matin, et on partait tirer des cibles ensemble. Et il fait si chaud qu'il faut sortir du tank pour respirer, elle et toi. On dit que la guerre est pleine de drapeaux de haine, alors qu'elle ressemble à un souffle juvénile et presque naif de vie. Elle est morte en te faisant face, son sang sur tes vêtements.

On ne ment pas avec tel éclat, mais il y a des choses que je ne peux croire, car l'horreur est un visage qui ne se raconte pas.

mardi, août 08, 2006

Poings à la ligne


J'aimerais être un street fighter, vivre qu'en deux dimensions, sur cette ligne horizontale, et ne jamais tourner le dos aux gens. Avancer ou reculer, mais le regard toujours vers le même désir. Tout doit se passer dans l'en-deça: 3 rounds, 3 épisodes et puis c'est tout. Car c'est vrai, l'au-delà lui, n'existe pas. L'adversité peut porter différents noms, les secondes peuvent s'égréner, je m'en fous. Nous sommes sur les planches pour exploser, fonçant la tête baissée. Et la gloire n'attend qu'à être cueillie. Je crierai adouken pour faire jaillir ces flammes du fond de mon coeur.

Nul ne se doute qu'on est que pantin, que quelquepart ailleurs, les flèches nous jettent des sorts et nous tirent les cordes. Au bout de leurs doigts, on pense leur échapper, voler presque.

dimanche, août 06, 2006

La marmite

Jeunes, allongés dans notre lit, nous nous imaginions autour d'une énorme marmite en train de préparer un potage. Alors pour s'endormir, on énumérait à tour de rôle toute sorte de nourriture. Des carottes. Des patates. Des choux... jusqu'à ce que mon frère décide de m'y jeter aussi, pour mettre fin au jeu.

Toi.

La nuit, insomniaques sont les faibles lueurs dans ce ciel d'été jamais obscur. Et sans relâche le cycle qui dans nos têtes va et vient. Et pourtant, c'est là que le voyage dans le temps s'opère, que tu choisis de revivre les derniers jours, mêmes les dernières années. Ce que j'aurai pû dire, ce que j'aurai dû répondre. Ici et là. Tu aimerais revenir et écraser ces voix, ces questions pour briller un peu. Et alors tu songes dans le silence de ta maison ... où vont nos voix? Où s'évanouissent les timbres des paroles les plus tendres, les mots maintenant oubliés? Difficile de concevoir cet abîme où glissent d'abord un son, une phrase, une idée, puis nos enfin, nos vies aussi.

Minuit passé, personne avec qui jouer au jeu de la marmite. Dans ton lit, tu penses aux gens que tu aimes et tu pries pour eux. Mais une brume se lève dans le puits de ton ventre car les traits de leurs visages ne te parviennent plus. Sur la toile de la nuit, tu n'arrives plus à esquisser même le visage de tes parents.