J'ai appris le français avec un certain décalage, comme un coureur qui n'aurait pas entendu la détonation du coup de fusil. A la maternelle, je ne savais comment demander à aller aux toilettes et vécu quelques fois des moments disgrâcieux. Cette chaleur comprimée dans mon ventre enfant. Pourtant, le nom de la maîtresse évoquait déjà une certaine légèreté en moi. "Johanne". Je ne l'ai jamais prononcé à haute voix. Parfois, en silence, dans ma tête, j'essayais ces deux syllabes comme une paire des chaussures qu'on apprivoise. Quelques années plus tard, on a nous a fait déclamer des versets de Pouchkine, auteur que je n'ai jamais plus recroisé.
Le dernier poème que j'ai appris et récité est "L'Albatros" de Baudelaire, vers la fin de l'école secondaire. Comme nous procédions par ordre alphabétique, mon tour venait souvent après celui d'un garçon prodige du théâtre. Il avait bien sûr choisi Miron, qu'il a crié du bout de sa voix écorchée d'adolescent, en se mettant en scène, agenouillé au centre de la classe. La professeure avait été ravie, et la classe au complet, bien sûr. Puis vient mon tour.
Je n'avais rien prévu. Pas d'artifice, pas de surprise. Au contraire, je fixais immobile une brique dans le fond de la classe, pour ne pas perdre mes mots, pour ne pas perdre mon chemin dans les vers que j'avais cueillis. S'il fallait apprendre la poésie par coeur, je récitais comme on donne du sang. En prenant un grand souffle, le poing serré.
vendredi, juillet 11, 2008
S'abonner à :
Publier des commentaires (Atom)
1 commentaire:
Et c'est peut-être la plus jolie façon de réciter ce poème...
Publier un commentaire