dimanche, février 11, 2007

La haie

Il y a des jours où il est impossible de lire un roman. Tout les mots percent un trou par lequel mon pied s'enlise, me mettant face à une scène, un gouffre. Et les peines pèsent comme un lourd rideau rouge qui ne peut se dévoiler. J'entend la machine à coudre courir dans la chambre de maman. Est-ce un rêve? Suis-je enfant de nouveau? C'est le même ronronnement qu'une petite locomotive qui nous berce vers des contrées imaginaires. J'accoure, j'ouvre sa porte en fracas, la machine s'arrête, mais coule un déluge de tissus noirs. Ses yeux scintillent comme des éclats qui contiennent le monde. Enfin, la tempête est dissipée. Quelqu'un est mort.

***

La première fois qu’on s’est parlé, il avait la tête par-dessus notre clôture, nous demandant s’il pouvait la traverser. Nous étions enfants. Pour faire court, on aurait pu l’appeler Chris. Mais il en fut autrement, et c’était peut-être l’idée de mon grand frère. Pour toujours, je garderai le souvenir de Topher, (ou mieux, Tougher) venant cogner à notre porte après le retour de l'école. Cette légèreté me manque. Le vide me renverse quand je reviens devant la maison de mes parents. Mes souvenirs sont vagues, déjà comme si tout datait d’une autre vie, ou d'une autre personne, ou d'un quartier lointain. Nos maisons aujourd'hui, se cachent l'une de l'autre. Les haies ont beaucoup poussé.

Tout ce temps, tout ces indices et nous, condamnés au simple souvenir. Ces boîtes en bordel dans la maison. La disparition de son père, une turbulence incontenable, l’odeur de l’alcool, le verre vide et sa mère gisant sur le gazon vert de banlieue. Sa main dans la mienne. Les girophares de l'ambulance tombant sur notre quartier.

Il y a quelquechose dans tout cela que je n'arrive à exprimer correctement. La souffrance sous le toit voisin, comme ces ondes quand on lâche quelquechose dans l'eau. Je me suis souvenu quand je suis entré une nuit, en cassant une fenêtre, dans la maison de Topher abandonnée depuis des années. Il y avait un pied d'eau pour nous accueillir dans le sous-sol. De la pourriture sur les murs. Le Temps rongeait tout. C'était d'une terreur absolue. Comme si la nuit ne quitterait plus la demeure. Des boîtes entassées comme un déménagement inabouti, des capsules de médicaments renversés par terre, des poupées dans la poussière au fond d'une chambre. Dans le haut d'un garde-robe, il y avait tout ces albums de photos. Personne pour les retenir. Alors, j'ai volé un souvenir comme je voulais me mentir. Sur le portrait d'école, mon premier ami portait une cravate rouge, les cheveux bien peignés et un sourire gravé à jamais sur la pellicule. C'était peut être septembre...

1 commentaire:

Amnésie et autres cies... a dit...

Je suis muette. Parfois j'ai l'impression de te tenir la main en lisant tes mots...