samedi, septembre 09, 2006

Nos chandelles

Les souvenirs ressemblent au début oublié d’un film. C’était peut-être comme ça, ou bien comme ceci. Un morceau d’ici, une lumière d’ailleurs. Il n’y avait plus de place dans l’auto, et je regardais mon frère s’éloigner, assis dans la remorque. Je restais planté là, sur la rue, avec cette image qui est demeurée. Justement, enfant, je n’étais rien d’autre que planté là, éternel spectateur. On m'appelait dans ma langue d''un mot dont la sonorité déjà explique tout, quelquechose qui en français ressemblerait à peine à naif ou bête. Grandit-on un jour hors de nos surmons?

Romain. Mon premier ami m'a appris l'étourdissement des hauteurs. Il devait faire quelques têtes de plus que le garçon gêné que j'étais, mais c'étaient surtout ces balles de tennis qu'il savait lancer droit vers le ciel en chandelle. Et nous restions là, dans la cour d'école, alors que notre projectile se fondait comme une goutte dans le ciel d'automne. Je retenais doucement mon souffle.

Puis la mère de Romain mourut. Son père continua à le mener à l'école le matin sur le trottoir, le dos un peu courbé. Puis je ne l'ai plus revu. Et enfin, nous déménagions. Du 4 1/2 à la grande maison de banlieue, trop de choses nous ont échappé. Trop de vide s'est déversé entre nous comme un torrent qui tourmente les lettres d'un simple mot. Adieu les lits superposés, la cuisine trop petite et le papier peint de plage des Caraibes pour nous libérer.
Les nuits, on ne pouvait plus espionner notre père étudier, car il n'était plus ici. Comme l'entendre se brosser les dents tôt le matin en écoutant la radio trop fort. C'est à cette époque que les choses ont commencé à se passer derrière les portes, ou loin d'ici.

La première nuit dans cette immense maison, nous avions dormi les quatre sur un même matelas, dans cette pièce nue, sous la douce lueur des chandelles.